Comme de tout ce qui a trait à l'Estonie, les Français sont en général fort ignorants de ce qui concerne la musique estonienne. Encombrés par une slavophilie impénitente, ils ne parviennent guère à se faire à l'idée que la personnalité estonienne possède des caractéristiques qui la différencient radicalement de celle de la Russie voisine.
Depuis l'indépendance recouvrée, les
compositeurs estoniens ont enfin la possibilité de voir
enregistrer leurs uvres sur disques compacts, grâce,
pour l'essentiel, à la coopération agissante des
Finlandais et des Suédois.
Arvo Pärt, né en 1935 à Paide,
est l'un de ceux qui ont réussi à acquérir
une renommée certaine en Occident, du fait de la qualité
particulièrement remarquable de sa musique, mais sans doute
aussi parce que, las des incessantes tracasseries de l'Union des
compositeurs qui, de Moscou, prétendait légiférer
souverainement sur la création artistique de tout ce qui
dépendait bon gré mal gré de l'Union soviétique,
avait quitté l'Estonie pour s'installer en Allemagne où
il pouvait travailler en paix. Il trouva assez rapidement un large
public parmi ceux qui, lassés des prétentions informatico-intellectuelles
des compositeurs qui prétendent imposer une « musique
de l'avenir » sans se soucier du passé, cherchaient
à retrouver une forme d'expression artistique propre à
éveiller leur sensibilité. Le fait qu'il se soit
dégagé des pesanteurs de l'univers soviétique
ne fut évidemment pas étranger à l'accueil
favorable qu'il reçut des médias occidentaux.
Un autre musicien émigré, non pas compositeur, mais chef d'orchestre, Neeme Järvi, entreprit, lui, de faire découvrir à l'Occident la musique estonienne qu'il connaissait parfaitement et dont il appréciait la valeur.
C'est ainsi qu'il réalisa un enregistrement de l'uvre estonienne classique la plus ancienne, La mission de Jonas de Rudolf Tobias.
Cet oratorio, écrit à la fin du siècle dernier, ne peut pas être considéré comme typiquement représentatif de la personnalité estonienne : à cette époque, les recherches de Bartók et de Kodály, qui devaient mettre au jour la prodigieuse richesse des musiques populaires finno-ougriennes, n'avaient pas encore été effectuées, et La mission de Jonas se rattache sans équivoque à la tradition postromantique allemande. On est là beaucoup plus proche de l'esprit de Richard Strauss que du Château de Barbe-Bleue de Bartók.
Bien entendu, cette uvre d'inspiration biblique demeura interdite d'exécution pendant toute la période d'occupation soviétique, et ce n'est qu'en 1989 qu'elle fut donnée pour la première fois à la radio estonienne sous la direction de Peeter Lilje.
Neeme Järvi, qui apprécie cette uvre d'une densité exceptionnelle, manifesta très tôt l'intention d'en réaliser un enregistrement pour lequel fût mobilisé ce qu'il y avait de plus talentueux parmi les musiciens, solistes vocaux et churs divers en Estonie. Le résultat est à la hauteur des espérances, l'interprétation en étant de premier ordre, même si cet oratorio ne présente pas, dans son style, un caractère estonien.
L'enregistrement a été
publié en deux disques par la firme suédoise BIS,
les bénéfices de l'opération étant
destinés à venir en aide aux familles des victimes
du naufrage du car-ferry Estonia dans le golfe de Finlande
en septembre 1994.
Ce qui caractérise le mieux la musique estonienne est sans conteste la place de premier plan donnée au chant choral et cela d'une manière spécifique que l'on ne trouve nulle part ailleurs.
Le chant choral, tel qu'il
est pratiqué en Estonie, est avant tout une manifestation
de l'identité nationale et de la défense de la langue
estonienne devant les tentatives de russification. Les Estoniens
chantent parce qu'ils sont estoniens et que c'est là le
meilleur moyen pour eux de s'affirmer en tant que tels. L'éducation
musicale est dispensée dès le plus jeune âge
dans les écoles avec un souci de perfection unique en son
genre. Une caractéristique des churs estoniens est
une sonorité qui diffère sensiblement de ce que
l'on peut entendre des churs venant d'autres pays. Ce son
spécifique est dû au fait que la langue estonienne
projette naturellement la voix en avant « dans le masque »,
donnant ainsi une couleur réverbérée que
l'on ne trouve ailleurs qu'en Finlande, les langues estonienne
et finnoise étant très proches dans leurs caractéristiques.
Cette sonorité si particulière donne à la
musique populaire estonienne une couleur sonore unique qui la
distingue de toutes les autres. Cette musique, d'une extrême
richesse, prend sa source dans les mythes ayant précédé
la christianisation tardive du pays ; elle est liée à
la nature primitive par ce qu'elle a de plus profond.
Le compositeur le plus talentueux qui se soit consacré à l'expression de tout ce que cette musique populaire ancestrale peut révéler de l'âme originelle d'un peuple est certainement Veljo Tormis, dont l'ensemble de l'uvre trouve sa source dans les chants ayant, au cours des siècles, ponctué la vie quotidienne de la paysannerie estonienne et des populations fenniques des régions voisines. Ces mélodies, simples en apparence, se révèlent propres à constituer un discours musical parfaitement cohérent et d'une force d'expression inégalée. Veljo Tormis a su utiliser ces chants pour créer un langage musical moderne s'accommodant parfaitement de la sonorité particulière des churs estoniens et y trouvant même en enrichissement complémentaire. Ce son spécifique donne toute son intensité à la musique qu'il transmet, qui acquiert un relief et une vie sans pareils. Veljo Tormis, n'ayant jamais quitté l'Estonie, dont il est certainement l'un des symboles les plus représentatifs, n'avait pu, jusqu'au rétablissement de l'indépendance, obtenir le renom qu'il méritait, particulièrement en France, bien qu'il ait bénéficié d'une certaine notoriété dans les pays anglo-saxons.
Le premier enregistrement d'uvres chorales de Veljo Tormis qui se trouva être disponible en France était la suite des six recueils publiés sous la dénomination de Peuples oubliés, qui se fondaient, non pas sur des chants originaires d'Estonie, mais sur ceux de populations voisines apparentées : Ingriens, Caréliens, Vepses, Lives et autres, dont les langues et les cultures propres sont plus ou moins en voie d'extinction et que Veljo Tormis estime avec raison nécessaire de sauver d'un oubli définitif. Il y a des cultures gravement menacées et il en est conscient.
Ces uvres bénéficient d'une interprétation quasi parfaite par le Chur de chambre de la Philharmonie estonienne dirigé par Tõnu Kaljuste qui, non seulement est l'un des meilleurs chefs de chur de l'heure présente, mais également l'un des plus ardents défenseurs de la musique de son pays, dont il connaît mieux que quiconque la richesse sans égale de la culture populaire.
Sous le titre global Casting a Spell, un enregistrement d'uvres de Veljo Tormis, chantées par ce même chur de chambre, a été publié récemment. Il regroupe pour l'essentiel d'anciennes chansons du calendrier estonien qui montrent à quel point les événements essentiels de l'année marquent la culture populaire estonienne : Saint-Martin et Sainte-Catherine pour l'approche de l'hiver, Saint-Jean pour le solstice d'été. Depuis toujours, dans les pays nordiques, la Saint-Jean se trouve être le point culminant de l'année et l'Estonie ne fait pas exception à la règle.
Le saint Jean des pays nordiques dont il est question dans ces chants n'a apparemment que peu de rapports avec la religion venue des pays méditerra-néens : il semble bien s'agir plutôt d'une divinité païenne, protectrice des récoltes dont dépend la survie des populations. Le chamanisme ancestral est toujours présent dans les pays nordiques, particulièrement en Finlande et en Estonie où le culte de la nature-mère reste vivace et fait partie de traditions qui remontent bien avant la christianisation.
La puissance expressive des
chants de la Saint-Jean en fait une véritable représentation
de la « nuit blanche », la plus courte de
l'année, avec sa communion dans la nature, son exaltation,
sa joie de vivre.
Récemment ont été publiées des interprétations d'uvres estoniennes par un chur britannique, ce qui rend particulièrement intéressante l'approche de ces uvres, plutôt inhabituelles pour des interprètes occidentaux. Il s'agit d'uvres vocales d'Arvo Pärt : les Sept antiennes du Magnificat, le Magnificat et Summa, à quoi s'ajoutent la Malédiction du fer et Destinée carélienne de Veljo Tormis.
Le rapprochement des uvres de ces deux compositeurs montre à quel point, malgré les différences dans l'expression de leur spiritualité, leurs esprits respectifs proviennent bien de la même source.
Mais ce qui est frappant pour ceux qui sont habitués au chant tel qu'il est pratiqué en Estonie, c'est de constater combien, malgré l'extrême perfection technique de son interprétation, le chur britannique reste éloigné du son si spécifique propre aux churs estoniens.
Cela se remarque particulièrement
dans la Malédiction du fer, uvre pour chur
et tambour chamane composée sur un texte tiré du
Kalevala. Le chur britannique, qui chante en estonien,
ne semble pas parvenir à rendre toute la magie profonde
qui se dégage de la composition, magie qu'exprime à
la perfection le chur de la radio estonienne dans un enregistrement
qui n'est malheureusement pas disponible actuellement en France n
Discographie :
- Veljo Tormis : Forgotten People ; Estonian Philharmonic Chamber Choir, Tõnu Kaljuste ; EMI New Series, 1992.
- Veljo Tormis : Casting a Spell ; Estonian Philhar-monic Chamber Choir, Tõnu Kaljuste ; Virgin Classics, 1996.
- Arvo Pärt : Seven
Magnificat Antiphones, Magnificat, Summa ; Veljo
Tormis : Curse upon Iron, Karelian Destiny ;
BBC singers, Bo Holten ; Collins Classics, 1996.
Extrait de France-Estonie, n°8.
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